Après le 17 octobre, le tableur d'État qui attribue une part de culpabilité à chaque citoyen
Un document partagé entre plusieurs cabinets, consulté par Mediatart, tient le compte des responsables désignés depuis samedi soir. Sur 11 formations politiques, 11 ont trouvé un coupable. Un douzième onglet, « Population », vient d'être ajouté.
Le fichier a été créé samedi 17 octobre à 23 h 12, selon ses métadonnées, moins d'une heure après les premières déclarations sur les violences qui ont suivi la journée de mobilisation contre la vie chère. Il s'intitule « Suivi des responsabilités (v4 définitive) » et circule entre plusieurs cabinets sous l'étiquette « diffusion restreinte, partage encouragé ».
Chaque ligne correspond à une prise de parole publique. Chaque colonne correspond à une formation désignée comme fautive. Un code couleur distingue les accusations directes, indirectes et « par voie de communiqué ». Au dimanche midi, onze formations avaient trouvé un coupable. Aucune ne figurait dans sa propre colonne.
Le contexte, coupable préféré
La colonne la plus remplie ne vise personne. Elle s'appelle « le contexte » et recueille 14 mentions, ce qui en fait, selon une note en bas de page, « le responsable le plus fédérateur de la séquence ». La météo, jugée trop douce pour un mois d'octobre, obtient deux mentions. La plateforme d'admission post-bac, une.
Un conseiller ayant contribué au fichier y voit un progrès démocratique. « Avant, on se renvoyait la balle à l'oral. Désormais, c'est tracé, horodaté, consolidé. La faute circule, mais elle circule proprement. »
L'onglet « Population »
Dimanche à 16 h 03, un douzième onglet est apparu. Il répartit le solde de culpabilité non attribué entre 68 millions de lignes, une par habitant, au prorata du temps passé devant un écran samedi soir. La colonne est alimentée, précise une note, « par les données de visionnage déjà disponibles, sans collecte supplémentaire ».
Le calcul est d'une rigueur administrative. Une heure de chaîne d'information vaut 0,0004 point de responsabilité. Une heure de jeu télévisé, 0,0001. Les foyers sans téléviseur sont classés « indéterminés » et feront l'objet « d'un suivi bienveillant ».
Depuis dimanche soir, le tableur n'est plus rempli à la main. Un assistant d'IA déployé dans plusieurs cabinets lit les dépêches, détecte les accusations et les ventile automatiquement dans les colonnes. Il a désigné lui-même 9 responsables supplémentaires, dont un communiqué qui n'avait pas encore été rédigé. Interrogé par un collaborateur, l'assistant a répondu que la culpabilité était « une donnée prédictive comme une autre ».
La part de Josiane
Une retraitée de Vierzon, que nous appellerons Josiane, a appris par un voisin qu'elle portait 0,0000002 % de la faute nationale. Elle regardait un jeu télévisé ce soir-là, en tricotant une écharpe pour son petit-fils.
Elle a appelé la mairie pour savoir s'il était possible de régler sa part en nature. Elle proposait de la confiture de coings. L'agent a promis de transmettre. Il a ajouté, à voix basse, qu'il en prendrait bien un pot lui aussi, pour sa propre ligne.
Mathilde Cerquand
Dossier : Après le 17 octobre